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dimanche 15 novembre 2009

La danse des zombies

Comme chacun est sensé savoir depuis Roméro et Argento, les zombies sont insensibles aux balles, du moins sur le long terme. J’aime bien les films de zombies quand ils sont bien faits et souvent quand ce sont les zombies qui remportent la partie malgré les canons sciés, les katanas et les vieilles phaétons 50’s pimpées façon Evil Dead avec des sulfateuses et des gentes platine.
C’est toujours plus drôle quand c’est finalement ces beaufs de undeads squatteurs de Mall qui raflent le pot, arrachant au chrono dans d’ultimes efforts les derniers nichons des héroïnes jailbait- yankees- hystériques qui malgré le fait qu’on puisse se procurer un Glock en allant signer un contrat d’assurance n’arrivent pas à charger une Kalachnikov alors qu’un africain de 10 ans défoncé à l’héro aligne des pièces de cinq centimes à cent mètres sous 40 degrés en matant le dernier Desplechin sur son laptop.
C’est là sans doute l’avantage des undeads d’écouter du garage malgré leur lenteur sans doute causée par des décennies à se faire chier vivant à écouter MGMT et les Fleet Foxes en pensant que peut être le prochain White Stripes ne sera pas trop mal et qu’on pourra prendre le Noctilien ou rouler bourré en Velib en l’écoutant sans avoir honte.
Les zombies sont les vengeurs magnifiques, parangons ad patres de mythologie punk (la seule). Comme tous les autres badass qui ont essayé un jour de changer le monde et ont finis crevés ou retirés à fumer des joints de thaïlandaise dans des vallées californiennes, les damnés sont les justiciers rock n roll post mortem...

Aussi, à l’image de Matt Murdock qui écoutait sans doute Ben Harper avant de devenir DareDevil et passer cash à du Dick Dale en lattant des techniciens braille d’ascenseur, ou Johnny Blaze, forain foireux fan des Eagles, transcendé en Ghost Rider broyant l’asphalte et hurlant du Monster Magnet, on serait étonné de savoir ce qu’écoutent ces anciens bobos quechuas en poussant leur caddie et en bavant d’inextinguibles diatribes (qui pourraient s’apparenter à du Birthday Party en yaourt). On serait étonné de retrouver dans leur Ipod de chair, pelle mêle, ni plus ni moins que du Link Wray, du Hasil Hadkin ou du Teenage Jesus and the Jerks. Ces goules sont la représentation sordide du prix à payer, notre purgatoire et notre apocalypse en somme, étape ultime avant d’accéder à la teuf ad vitam aeternam avec open bar Corona, schoolgirls 60’s lascives et battle slam Adolf versus le reste du monde. Quoiqu’il en soit, on y passera tous un jour, et, forcé d’écouter les Ramones en titubant de notre jambe en lambeau, on arrachera nous aussi fièrement les guiboles magnifiques de nos anciens pairs qui pensaient tout comme nous que tolérance faisant loi, on pouvait écouter impunément Coldplay en faisant ses courses de thé japonais au dailymonop du coin.

Voila comment j’en viens au gun club, car finalement s’il devait y’avoir une divinité testamentaire en un au delà zombie, c’est sans doute Jeffrey Lee Pierce et son gang cannibale qui porterait dignement le flambeau salvateur, haranguant les cohortes boiteuses à aller bouffer les oreos des derniers salauds qui pensent encore que Queen est un groupe respectable. Leur histoire est donc un peu la notre, tantôt glorieuse, tantôt poisseuse, d’une rédemption incertaine. Ici, c’est de malédiction dont on parle, cette même malédiction du génie qui fait encore mouiller la lettreuse en robe-baggy et vans, persuadée que le génie est beau, adolescent, torturé, mélancolique, forcément rimbaldien. Non le génie est gros, sent la pisse et la mauvaise piquette, le génie porte les stigmates de son rayonnement, le génie est un martyre ordinaire, ni plus ni moins qu’un monstre parmi les autres. Cet horrible génie là meurt dans l’indifférence, ayant égrené comme des chapelets des giclées acides de blues blanc dans les bars de L.A, défié le diable avec imprudence afin d’entrevoir un royaume de secrets non révélés. C’est aussi ca être un génie, ne plus être pilote en son navire et naviguer les yeux bandés un étage en dessous de la ligne consciente de flottaison…

Alors que les années 80 et Mtv s’évertuaient rigoureusement à digérer et à vomir sous la forme ignoble des Clapton, Vaughan and co les derniers vrais vestiges de toutes les quêtes de rédemption et de transcendance (le Crossroads de Johnson, l’illumination et la philosophie de Crowley etc), ces fossoyeurs à l’image des Cramps dont ils ont un temps partagé le guitariste Kid Congo Power, s’amusaient en toute impunité avec la sous culture pop/tribal américaine, reprenaient Hasil Hadkins , Elvis , se grimaient en pin up de la Hammer et vampirisaient le blues du delta sur fond de passionnât punk. Fire of Love en ce sens est une déclaration d’intention, le premier volet d’un triptyque éventrant à la hache les racines du mal.

Dirions nous que c’est peut être ça le truc blues authentique, une guitare seule, ivre, trébuchant sur les notes dans des soubresauts convulsifs d’aigus et de graves, des slides paresseux voilant les notes et les énervant jusqu’au mince file tendu de leur agressivité, de leur délicate ultra violence. Aussi le gang De Jeffrey Lee Pierce prêchait le blues, donnant à boire dans des coupes sanctifiées le ventre mou de l’Amérique du Mardi Gras, de Salem et des troubadours cajuns, hurlant à qui voulait l’entendre les psaumes écorchés des terres rouges et les comptines hillbillies de pauvres bougres venus voler le soleil et invoquer la pluie. Le gros Jeffrey jouait à réveiller les morts, pillait les tombeaux des grands mythes nègres, dansait dans des cercles de feux en marchant pieds nus sur les dernières braises incandescentes de la désillusion punk.

Il faut entendre sa voie s’enrouler et percuter à pleine vitesse les lignes de riffs épileptiques de « Sex Beat » qui introduit l’album, décrivant l’attraction malade des corps, la danse convulsive des amants au bord des piscines de motel dans la moiteur du sud californien. Il faut capter l’énergie primitive, tout ce sang qui irrigue le cerveau. Musique déraisonnable, blues psychobilly indécent joué les tripes à l’air devant les falaises. « Preaching the Blues » (repris de Son House) annonce la couleur, c’est un sacerdoce, une quête de sens, une irrépressible ascension profane. Jeffrey s’égorge, fait face aux démons des grandes plaines en chevauchant les arpèges comme autant d’Hurricane cocktails avalés à la volée dans un bar de la Nouvelle Orléans. Et quelle voix, bon Dieu, quelle voix… Celle-ci colle avec la même rage aux complaintes énervées qu’aux ballades lumineuses sur fond de violons à la John Cale. Car Jeffrey était aussi un poète beat, un voyageur des périphéries. « Promise me » comme « Brother and Sister » sur « Miami » ou « Moonlight Motel » sur « Las Vegas stories », suggères les drames de stations services et l’étrange mélancolie des routes de nuit, les phares collées à l’asphalte; romantisme road movie sur fond de swamp country, voyage guidée par les lignes et les flashs lumineux qui passent à toute vitesse et s’effacent en une danse psychédélique dans le fog des marécages.

L’hypnotique bottleneck de Kid Congo entre à nouveau en éruption tandis que Jeffrey retrouve son groove insolent sur le brulot suivant. Si Morrison hurlait touche me, c’est la pointe de l’aiguille qui touche ici sur « She’s like Heroin to me », et à l’amour (physique ou pas) d’être une addiction de plus, une source violente d’extase et une irrépressible chute (« she’s like heroin to me, she can not miss a vein »). Et le prêcheur fou de dégainer à nouveau ses grigris de marabout sur « For the love of Ivy », tribute furieux à la déesse des Cramps ensorcelée où le groupe fait le lien avec ses pairs, la boucle est bouclé, (« You’re just like an Elvis from hell. »). Il en faudra peu après au Pierce pour s’aventurer et se perdre dans un mysticisme païen, descendre dans les enfers après avoir traversé le Styx sur un radeau d’opiacé, voir si Elvis jamme avec Johnson ou si Hendrix tricote des notes de Stratocaster avec des morceaux de lave en fusion.

La verticalité prend ici tout son sens, à la fois Orphée et Prométhée, Jeffrey dégringole dans les abysses et gravit les volcans, portant des coupes de feu et se faisant voyant sur « Fire Spirit » (« I can see clearly from my diamond eyes »). Aussi, cet état révèle les fantômes des larrons maudits qui hantent les tableaux de l’Amérique, voyageurs crucifiés, vagabonds errants écorchés par la vie, zombies d’interstates laissant des trainés de souffrance et de mauvaises histoires. Comme sur « Ghost on the Highway », le furieux « Jack on the Fire » ou le presque goth « Black Train », Jeffrey embrasse à la mort ces spectres qui sont les mythes de l’Amérique alternative, se confondant en bluesman alligator sur l’inquiétant « Cool Drink Water » pour finir dans un dernier soubresaut rock n roll avec « Goodbye Johnny » comme il a commencé, en conteur amoureux et damné.

Un zombie d’opérette finalement que ce Jeffrey, le genre qui pourrait dire des vers de Bukowski en laissant filer sa rage comme un train de nuit dans lequel pioncent encore quelques clodos célestes, arrachant à la lune des histoires à dormir debout. Jeffrey après cela devancera sa propre réincarnation anthropophage et contrairement à Huysmans choisira la bouche du fusil au pied de la croix, c’est quand même beaucoup plus rock n roll.

Maxence

lundi 18 mai 2009

La minute CNRS

Non, pas de disque là, pas envie, pas la niaque, pas la grinta du joueur de football sud américain.
Pas de sensations, de frissons, Waterloo morne plaine.
Alors voilà ce que je vais faire comme le marin au port, je vais bourrer de tabac ma pipe en écume , et vous demander de me payer quelques lampées de rhum afin de vous exposer quelques unes de mes théories rock fumeuses.

Voilà, je vais me perdre dans un verbiage socio-politico-musical plus ou moins long et brillant afin de vous distraire, lecteurs chéris, avec la grâce et le brio du clown depressif. Le genre de malade qui dans un dernier soupir, mourant sous la lumière aveuglante des projecteurs serait capable de lancer une dernière blague de toto avant de souiller son pantalon bouffant à pois dans un dernier tressaillement convulsif.

Nous allons aborder ensemble une des grandes questions que je me suis beaucoup posé depuis au moins 5 ans. Pourquoi existe-t-il (du moins médiatiquement) que des groupes de rock dits de riches?
J'imagine souvent dans mes fantasmes musicaux un groupe moderne, contemporain, transpirant l'ennui et l'urbanité agressive, dont les chansons relateraient sans détours des amours brisés et des rixes auprès des tours (poésie quand tu nous tiens). Vous savez, un genre de songwriting que l'on a pas vu depuis Renaud mais en beaucoup moins ringard, en évitant les mobylettes et l'accent titi parisien.
Un groupe dont l'écriture saurait synthétiser la veine à la fois vraie et poétique des bons groupes de rap (clichés d'orient/cuisine au piment/jolis noms d'arbres pour des bâtiments dans la foret de ciment -IAM-) dans un format résolument rock.
Des guitares un peu salies, à mi chemin entre les Hellacopters et les Libertines, mais avec un style bien plus direct, proche et concerné (qui a dit Starshooter et Asphalt Jungle?).
Je n'ai pas peur des chansons médiocres, je suis sûr qu'elles peuvent êtres vraiment nazes, si faibles et décharnées qu'elles en auraient du charme. Ce truc touchant qu'on les mauvais élèves quand ils orthographient mal un mot.
Ce serait, ça un groupe de pauvres, pour une fois, on pourrais même leur pardonner certaines choses comme le fait de faire un clip sur la dalle à carreaux de terracota 70's de la préfecture de Creteil. Jusqu'à présent les groupes de pauvres versent tous dans le ska festif ou l'alernatif 80's chiant comme La Souris Déglinguée et les Garçons Bouchers (que personne ne me parle de Noir Désir).
Ce triste constat nous amène à une question centrale en France (le pays de Saez, aïe, plus de 14 ans s'abstenir sauf si vous êtes une jeune infirmière de province): Pourquoi ne voit-on pas émerger sur la scène médiatique (même restreinte au microcosme du rock) un groupe venant des cités?

Les réponses sont nombreuses et constituent un faisceaux d'obstacles tel que tout jeune sensé préfère s'emparer d'un stylo bic, d'un micro et boucler quelques samples pour s'exprimer.

1) L'investissement financier considérable que représente l'achat d'un matériel de groupe de rock, même bas de gamme. Pour un line up permettant de réaliser de petits concerts il faut que le groupe débourse bien plus de 1000 euros. Le prix de l'indispensable studio de répétition rajoute au marasme financier avec des dépenses régulières à 25, voire 30 euros les deux heures dans une petite salle où la sueur devient par la magie de la physique, vapeur. Le fondateur d'un groupe de rap amateur sortira des sons décents pour le quart de ce budget. La première raison est tout simplement d'ordre économique. Mais les bluesmen du sud? Ils étaient pauvre comme tout, pas une tune, pas un copeck!
Soit, mais une guitare à l'époque du début du phonographe restait un investissement solide, une source de divertissement et de distraction intarissable, inépuisable car liée à la seule volonté de son maître. Maintenant en premier sur la liste des désirs viendraient des matériels électroniques permettant une distraction rapide, des consoles de jeux, des vêtements de marque à la valeur instrumentale très importante dans les milieux plus modestes. L'échelle de valeurs et de priorité à changé dans les pays développés depuis les années 30.

2) La maitrise technique des instruments, sans avoir la prétention de devenir un virtuose, pour jouer, il faut savoir plaquer quelques accords. Pour les apprendre, de deux choses l'une: soit on se paye des cours et cela revient à accroitre la barrière financière, soir on fait l'autodidacte en apprenant avec des copains-copines qui savent en jouer. Cette conjecture n'est pas sure dans les milieux défavorisés où le fait de pratiquer des activités musicales n'est pas courant, l'accent étant mis sur les activités sportives, moins couteuses, et ayant le mérite de fatiguer l'enfant, le calmer et le laisser se défouler loin des milieux confinés. La performance sportive est plus appréciée par les pairs dans la rue, ce succès d'estime garantie aussi une sécurité, et aussi, qui sait, une source de revenus énormes si le gamin joue bien au foot. Carrière considérée comme plus rentable par les parents que la vie de bohème d'un musicien (ils ont vu ce qui était arrivé à Elton John). La vue de ce constat nous amène logiquement à une autre raison.

3) Un environnement culturel et social peu propice, comme l'a exposé Pierre Bourdieu, le comportement de l'individu en société est déterminé par ce l'on appelle "l'habitus" (ahah, très marrant de jeu de mot, bravo bande de génies). Cette notion recouvre tout l'ensemble de savoirs que l'individu a acquis durant sa jeunesse: ses connaissance, ses valeurs, son éducation, ses bonnes manières, reflets de l'éducation donnée dès le plus jeune âge, ils influent directement sur le comportement et les goûts. La majorité des enfants n'ayant jamais été exposé à de la musique rock auparavant, ils ne la connaissent pas, et ont moins de chances de l'apprécier que des enfants habitués plus tôt. Même si votre serviteur ne croit pas au déterminisme social pur (on peu toujours ressentir un choc esthétique à tout âge, une révélation). Il est vrai que si les ponts sont coupés et les gens enfermés dans un style musical de prédilection, unanimement accepté et encouragé, valorisé par la société locale, la marge de manœuvre est d'autant plus faible (haha, dédicace R&F). J'ai moi même grandi en banlieue parisienne proche, pourtant assez classe moyenne où la norme était le rap. Le premier morceau de rock contemporain entendu devait dater de mes 15 ans. Ce qui est tard dans le développement des goûts musicaux, dans un monde où les majors tentent de vous mettre tout et n'importe quoi sous le nez, et ce, le plus jeune possible.

4) Le processus d'identification aux artistes tiens lui aussi un rôle important dans le fait de getthoisser les styles musicaux. La musique et sa diffusion sociale ne tient pas seulement au fait de l'écouter, un processus d'identification liée à l'image de l'artiste s'enclenche alors. Les fans vont se comporter et tout faire pour ressembler à leurs artistes favoris. C'est de ce processus que découle en partie l'envie de créer un groupe en commençant, manque d'expérience oblige à reproduire ce qu'il connaissent déjà.
Il est vrai que la scène rock actuelle, montrant des petits blancs issue de la classe moyenne-bourgeoisie parisienne défendant des idées, des valeurs complètement différentes du monde dans lequel ils évoluent. Ils préféreront se tourner vers des rappeurs français ou américains, défendant des valeurs, des idées et un style de vie auxquels la plupart aspirent. Ils vont donc créer des groupes de rap par envie et imitation et continuer à nourrir une auto-alimentation étanche de leur famille musicale. Le processus est strictement le même pour les rockers.

5) La difficulté fonctionnelle et physique du groupe de rock. Dans les faits techniques et matériels, la fondation d'un groupe de rock en France actuellement est un vrai sacerdoce. Beaucoup de jeunes sont vite lâchés par les MJC, ennuyées par tant d'espace à céder dans leur structure pour que quelques groupes puissent jouer. Le fait d'éviter la nuisance sonore d'une batterie est une priorité pour beaucoup de mairies. D'où la nécessité en environnement urbain de se payer des heures de studio insonorisé. Le fait de transporter le matériel est lui aussi très compliqué, il implique au moins une voiture ou une bonne dose de courage et de force physique.
En bref, les emmerdes quotidiennes sont démultipliées, décourageant les plus convaincus.

Ce ne sont que les raisons principales concourant à un tel désert dans le paysage du rock et plus largement de la musique telle qu'on la connait en France. On pourrait en citer d'autres comme l'image véhiculée par les médias, le poids de l'inertie sociale et les différences culturelles entre modèles français et anglo-saxons.

Voilà, c'était la fin de ma minute CNRS, vous pouvez retourner à vos lectures habituelles, ou aller checker ça (ce qui serait un peu plus utile).